Memoriam
Le chef d’orchestre Lorin Maazel est décédé le 13 juillet dernier des suites d’une pneumonie. Il était né à Neuilly-sur-Seine en 1930 alors que son père, acteur américain, effectuait un stage de théâtre à Paris. Ses racines étaient judéo-russes et hollandaises. Enfant prodige, maîtrisant le violon dès l’âge de cinq ans, il s’initia si rapidement à la direction d’orchestre que Toscanini, lui-même, l’invita à conduire son ensemble de la NBC alors qu’il avait tout juste onze ans. Autant doué pour les mathématiques que pour la musique, il hésita entre les deux vocations jusqu’à sa rencontre avec le Maestro italien Vittorio de Sabata. Celui-ci parvint à le convaincre de s’orienter vers la direction d’orchestre.
Venu en Italie au début des années 1950 pour étudier le répertoire baroque, il est rapidement repéré par la direction artistique de la Deutsche Grammophon qui lui fait enregistrer ses premiers disques à la tête de la Philharmonie de Berlin, à partir de 1957, au tout début de l’ère Karajan. On le voit ensuite invité à Bayreuth en 1960 pour diriger Lohengrin: il est alors le premier chef d’orchestre d’origine américaine à se produire sur la « Colline sacrée ». En 1963, il dirige les Noces de Figaro au festival de Salzbourg. Quelque temps auparavant il a fait des débuts remarqués en France, à la tête de l’Orchestre National, en dirigeant le Roméo et Juliette de Berlioz et le Requiem de Verdi. Au même moment, il fait sensation, à la tête du même orchestre, en gravant une version de référence de L’Enfant et les sortilèges de Ravel, suivi peu après par l’enregistrement de L’Heure espagnole. Sa carrière européenne et internationale est lancée. Il révèle Sibelius aux membres de l’Orchestre Philharmonique de Vienne. À partir de 1965, il se fixe dans le Berlin-Ouest du temps de la Guerre froide où il devient, implicitement, le jeune rival de Karajan. Il a pris en effet la succession du regretté Ferenc Fricsay à la direction de l’Orchestre Radio Symphonique, l’ancien orchestre RIAS créé par les Américains dès l’après-guerre. Il a également la responsabilité de l’Opéra Allemand de Berlin dans le quartier de Charlottenburg. Il succédera ensuite à Klemperer à la tête du Philharmonia de Londres, puis à George Szell à celle de l’Orchestre de Cleveland. À la fin des années 1970, il devient le conseiller musical de l’Orchestre National de France. C’est ensuite, à partir de 1982, la direction de l’Opéra de Vienne, interrompue brutalement, deux ans plus tard, à la suite de campagnes de presse et de cabales politiques, non dépourvues de relents antisémites. Il reste néanmoins en bons termes avec les Wiener Philharmoniker qu’il dirige, plusieurs années de suite, pour le fameux Concert du Nouvel an. Candidat autoproclamé à la succession de Karajan comme directeur musical de la Philharmonie de Berlin, il est cruellement mortifié lorsque que les membres de l’orchestre lui préfèrent, en 1989, Claudio Abbado. Il se replie alors sur les États-Unis pour prendre la direction de l’Orchestre de Pittsburgh où sont ses racines familiales. La fin des années 1990 le verra à Munich avec l’Orchestre de la Radio bavaroise, puis en Italie avec la jeune formation Filarmonica Toscanini. Après le tournant de l‘an 2000, il succède à Kurt Masur à la direction de l’Orchestre de New York qu'il emmenera en Corée du Nord, en 2008, pour un concert, à tous égards, historique. Il devait ensuite retrouver Munich et son Philharmonique, l’ancienne formation de Celibidache. Enfin, au cours de ces dernières années, l’Espagne devint un nouveau lieu d’engagements multiples, soit pour de l’opéra à Valencia, soit pour des concerts avec l’Orquestra Sinfónica de Galicia à La Coruña.
Une carrière aussi remplie laisse perplexe l’observateur. Maazel a en effet dirigé plusieurs milliers de concerts symphoniques et de productions lyriques en plus d’une cinquantaine d’années. Il a gravé plus de 300 disques pour une multitude de labels. Il s’est essayé à la composition avec, notamment, un opéra créé à Londres, 1984, d’après l’œuvre d’Orwell. Il a continué à pratiquer le violon et on peut l’entendre jouer la fameuse Méditation dans son enregistrement intégral de Thaïs. Son immense répertoire allait de Bach à Gershwin et à la Lulu d’Alban Berg. L’artiste était doté d’une culture, d’une mémoire et d’une oreille exceptionnelles. Il était capable de démêler les partitions les plus complexes en dirigeant toujours par cœur. Cependant, une telle facilité n’allait pas sans une certaine tendance à la superficialité et à la routine. Au moins aussi doué que Bernstein, son ainé de treize ans, il n’avait pas son charisme. Plus brillant techniquement, que ses exacts contemporains, Carlos Kleiber et Claudio Abbado, il ne pouvait que s’incliner devant eux en termes de profondeur et d’inspiration.
Lorin Maazel était très conscient de sa propre valeur et ses cachets, qu’il négociait lui-même, étaient parmi les plus élevés du monde musical. Ainsi, en dernier, il touchait deux millions d’euros annuels pour son travail de chef lyrique au Palau de les Arts Reina Sofia à Valencia ; et ce, pour des productions qui n’ont pas enthousiasmé la critique comme Parsifal et La Vida breve. Une tendance à l’arrogance rendait parfois difficile ses contacts avec les formations dont il avait la charge. Ainsi, ses ruptures avec l’Orchestre National de France et avec la Philharmonie de Berlin ont défrayé la chronique. Il n’empêche que le musicien était un des plus doués de sa génération, souvent capable du meilleur. Nous gardons personnellement un fort souvenir de sa direction d’Otello de Verdi au mois d’août 1975, au festival d’Orange, avec le grand John Vickers dans le rôle-titre. En revanche, sa venue à l’Arsenal de Metz, en juin 2006, avec le Filarmonica Toscanini, dans un programme grand public assez convenu, ne nous a pas laissé d’impressions marquantes.
Jean-Pierre Pister
Le monde lyrique est en deuil. Le ténor italien, Carlo Bergonzi vient de nous quitter le 25 juillet 2014, quelques jours après avoir fêté son quatre-vingt-dixième anniversaire. Moins populaire en son temps que Di Stefano, Del Monaco, Corelli et, plus récemment, que Pavarotti et Domingo, il appartenait à cette génération de chanteurs nés dans les années 1920 et qui donneront leur pleine mesure sur scène et en studio à partir des années 1950, au moment du décollage du disque microsillon. Maria Callas, Renata Tebaldi, Victoria de Los Ángeles, Dietrich Fischer-Dieskau sont ses contemporains. Militant antifasciste pendant la dernière guerre, déporté en Allemagne pour cette raison, Bergonzi fréquente ensuite le Conservatoire de Parme et commence une carrière de baryton à la fin des années 1940, dans plusieurs opéras de la province italienne. Prenant rapidement conscience que cette tessiture ne lui convient pas, il reprend ses études en autodidacte, pour entamer une nouvelle carrière de ténor en 1951, incarnant notamment le personnage d’André Chénier au théâtre de Bari. Ses premiers engagements à la Scala se situent en 1954 à la veille d’une grande carrière internationale qui le mènera sur les cinq continents avec, en particulier, près de 300 représentations au Metropolitan Opera de New York. Paris sera, hélas, peu présent dans ce parcours, à l’exception notable d’un enregistrement de Tosca à la salle Wagram avec Maria Callas en 1964. Cette carrière remarquable se prolongera pendant plusieurs décennies jusqu’à la fin des années 80 et Carlo Bergonzi fera ses adieux à la scène à New-York, en 1996, tant au MET qu’à Carnegie Hall. Il se consacrera ensuite à l’enseignement aussi bien qu’à son Hôtel-Restaurant I Due Foscari à Busseto, la ville de Verdi. Très estimé par ses pairs, il n’avait que des amis dans le monde musical et Pavarotti l’appelait, affectueusement, « le patron ».
Acteur assez moyen, l’artiste était doté d’une voix d’une exceptionnelle musicalité, assez rare chez les chanteurs italiens de sa génération, avec une maitrise du souffle exemplaire et un legato d’une tenue unique en son genre. Né dans le pays de Parme, inhumé le 28 juillet dernier à Bussetto, il était du même terroir que Giuseppe Verdi et passait, à juste titre, pour l’interprète idéal du grand compositeur du Risorgimento. Il n’en était pas moins capable d’interpréter au mieux les grands rôles de Puccini et du répertoire vériste, tout en étant à l’aise dans le pur bel canto comme en témoigne ces différentes incarnations du personnage d’Edgardo de Lucia di Lamermoor.
Carlo Bergonzi a eu le privilège d’avoir pour partenaires les plus grands chanteurs de son temps parmi lesquels Renata Tebaldi, Renata Scotto, Birgit Nilsson, Leontyne Price, Tito Gobbi, Ettore Bastianini, Robert Merill. Il a travaillé avec des chefs d’orchestre aussi prestigieux que Bruno Walter, Herbert von Karajan, Georg Solti, Eric Leinsdorf, Raphaël Kubelik, Carlo-Maria Giulini. Le signataire de ces lignes a gardé un fort souvenir d’un Requiem de Verdi, interprété à l’Opéra de Rome en avril 1966, dans lequel Bergonzi interprétait à la perfection la partie de ténor sous la baguette de ce même Giulini. Deux années auparavant, il s’était produit dans ce même Requiem, dans un concert new-yorkais dédié à la mémoire du Président Kennedy, sous la direction de Georg Solti. Autre souvenir personnel qui sera certainement commun à plusieurs amis mélomanes de Lorraine : l’incarnation du personnage d’Edgardo à l’opéra de Nancy, en octobre 1974, dans le chef-d’œuvre de Donizetti.
Le ténor nous laisse une discographie considérable, réalisée sous les plus grands labels et que nous évoquons sur cette page. Elle est, de plus, présentée en détail sur le site personnel de l’artiste. Signalons enfin que France-Musique vient de lui rendre un fort bel hommage au cours d’une émission que l’on peut réécouter en cliquant sur ce lien. En vidéo, faute d’intégrales d’opéras en DVD, on se contentera de nombreux airs, extraits de récitals, disponibles généralement sur YouTube, comme, ici, O Paradisio, extrait de L'Africaine et Celeste Aïda.
Particulièrement affable, Carlo Bergonzi avait un bon contact avec la presse et les critiques. En témoignent cette interview en anglais reproduite sur le site de Bel Canto Society.
Après Enrico Caruso et Jussi Björling, Carlo Bergonzi fut sans doute le ténor le plus musical de son siècle. Merci Maestro !
Jean-Pierre Pister
Sa disparition, le 15 août dernier à l’âge vénérable de 105 ans, remet au premier plan de l’actualité lyrique la soprano italo-américaine Licia Albanese. Elle était universellement connue des mélomanes pour avoir participé à deux des trop rares enregistrements d’opéra dirigés par Arturo Toscanini, à la tête de son NBC Symphony Orchestra. Il l’avait choisie pour incarner Mimi dans un enregistrement radiodiffusé de La Bohème, en 1946. Il s’agissait de commémorer le cinquantenaire de la création de l’œuvre en 1896, où le Maestro tenait déjà la baguette. Suite au succès de l'émission, il la retint pour la retransmission de La Traviata, en décembre 1946. Quand on connaît les exigences de Toscanini, on devine qu’il avait trouvé en elle, une excellente musicienne, apte à se plier à toutes ses exigences, parfois tyranniques. Maria Callas avait admiré l’élégance avec laquelle elle chantait cette partition, en dépit de ses difficultés techniques et des contraintes imposées par les conditions du direct. Licia Albanese avait poussé le souci de donner une incarnation juste de son personnage, jusqu’à se rendre dans un hôpital pour étudier le comportement des tuberculeux. Elle est considérée comme la première Violetta moderne de son temps. Ces deux enregistrements sont sortis sous le label RCA Victor.
La difficulté pour un auditeur d’aujourd’hui, qui n’a pas entendu Licia Albanese en direct, c’est d’apprécier les qualités de sa voix de soprano lirico-spinto (celle de Mimi), peu mise en valeur par l’acoustique très sèche du studio de la NBC ou par la précarité des captations en direct au Metropolitan Opera. Elle participa, par exemple, en 1948, à la première retransmission télévisée, depuis cette salle, d’une représentation de l’Otello de Verdi, avec Ramon Vinay et Leonard Warren, dirigée par Fritz Busch. L’autre réserve que l’on peut éprouver parfois vient de certains accents véristes dont les interprètes actuels nous ont déshabitués. Mais il n’y a aucun excès et cela tient, comme elle le dit elle-même, au fait qu’elle voulait être une chanteuse « expressive ». Le public appréciait ses talents de comédienne, et l'intensité émotionnelle de ses interprétations, ce qui l’amenait à soigner sa diction.
Elle avait commencé sa carrière en Italie, son pays natal, en 1935, en remplaçant à Milan une cantatrice dans Madame Butterfly. Le rôle de Cio-Cio San, qu’elle interpréta plus de 300 fois en 40 ans de carrière, devait rester son rôle fétiche. Elle débuta officiellement à la fin de cette même année, à La Scala de Milan, dans le rôle de Lauretta (Gianni Schicchi). Elle se fit connaître, dans toute l’Italie, mais aussi en France et en Angleterre. Ses succès l’amènent, en 1940, au Metropolitan Opera, où elle chante Madama Butterfly. Elle la reprendra 72 fois sur cette même scène où elle s’illustrera pendant 26 saisons, pour 427 représentations dans 16 opéras, interprétant 17 personnages différents. Le manager général Rudolf Bing ne l’ayant programmée que dans une seule représentation en 1966, alors qu’elle avait assuré quatre rôles l’année précédente, elle quitte le MET, sans faire ses adieux. Elle s’était produite également au San Francisco Opera pour 120 représentations entre 1941 et 1961, dans 22 rôles différents. Tout au long de sa carrière, elle a donné de nombreux récitals, concerts, et opéras partout aux Etats-Unis, notamment pour des actions de bienfaisance ou pour les soldats en temps de guerre. C’est en l’entendant chanter la Traviata que Teresa Stratas a décidé de devenir cantatrice. Dans un de ses derniers concerts, en 1973, Licia Albanese chante aux côtés de Pavarotti et en 1985 (elle a 76 ans !), le producteur de spectacles à Brodway, Thomas Z. Shepard, lui offre un rôle de chanteuse d’opérette dans Follies in Concert qu’elle assumera jusqu’en 1987. A son centième anniversaire, on peut l’entendre chanter « Happy Birthday to you » qu’elle agrémente d’une encore assez jolie note aiguë !
Licia Albanese avait sa propre émission de radio hebdomadaire et participait régulièrement à d'autres programmes radiophoniques ou télévisuels. Soucieuse d'aider les jeunes artistes et chanteurs, elle avait fondé, en 1974, The Licia Albanese-Puccini Foundation. Elle a enseigné le chant notamment à la Juilliard School et donné des masters classes à travers le monde.
Elle a côtoyé les ténors prestigieux de son époque : Beniamino Gigli -avec lequel elle enregistre une première Bohème en 1938-, Tito Schipa, Jussi Björling, Mario Del Monaco, Franco Corelli, Pavarotti et Carlo Bergonzi, disparu trois semaines avant elle, et avec lequel elle chante une Bohème, captée au MET en 1958. Elle a partagé l’affiche avec de grandes sopranos comme Claudia Muzio, Elisabeth Schwarzkopf. Bien que très aimée du public, elle n’a jamais eu la notoriété de ses contemporaines, Zinca Milanov, Maria Callas, Victoria de Los Angeles ou Renata Tebaldi. Mais sa patrie -elle est devenue citoyenne américaine en 1945- a su l’honorer : en 1995, elle reçoit du Président Clinton la « National Medal of Honor for the Arts » ; en 2000, pour sa contribution à la vie culturelle de New York, Rudolph Giuliani lui accorde la plus grande décoration honorifique de cette ville, la « Handel Medallon » ; de nombreuses université l’ont également honorée. Licia Albanese a son étoile sur le « Hollywood Walk of Fame », à Los Angeles.
Danielle Pister
« 2014, l’été meurtrier », pourront penser les mélomanes apprenant la disparitions, ces mois derniers, de plusieurs artistes lyriques qui, à des titres divers, auront marqué la mémoire des mélomanes : le ténor Carlo Bergonzi à 90 ans, le 25 juillet ; les sopranos Cristina Deutekom à 83 ans, le 7 août, Licia Albanese à 105 ans, le 15 août, et Magda Olivero à 104 ans, le 8 septembre. Il serait injuste de ne pas rappeler ceux qui les ont précédés de peu, les barytons-basses John Shirly-Quirk à 83 ans, le 7 avril, et Frédéric Vassar à 66 ans, le 29 avril ; la basse italienne Ivo Vinco à 87 ans, le 8 juin. Comment ne pas associer à ces noms, ceux de chefs d’orchestre qui ont gravé de belles intégrales d’opéra : Julius Redel décédé à 93 ans, le 6 juin ; Rafael de Burgos à 81 ans, le 11 juin ; Lorin Maazel à 84 ans, le 13 juillet.
Dans ce panthéon, Magda Olivero occupe une place particulière parmi les grandes interprètes du XXe siècle, par son exceptionnelle longévité vocale : sa première prestation remonte à 1932, la dernière, alors qu’elle a gardé tous ses moyens, une cinquantaine d’années plus tard, en mars 1981. Elle a alors 71 ans, et elle interprète La Voix humaine, de Francis Poulenc. Malgré ce retrait officiel, elle continue à se produire sporadiquement jusque dans les années 1990. À 83 ans, elle enregistre, accompagnée au piano, des extraits d’Adriana Lecouvreur, que le label Bongiovanni a publiés. À 86 ans, elle chante le monologue d’Adriana dans le film Opera Fanatic de Jan Schmidt-Garre et; à 99 ans, une scène de Francesca di Rimini. Si la puissante de naguère n’est plus là, elle maîtrise toujours cette incroyable longueur de souffle qui a fait l’admiration de toutes les générations de chanteurs qui l’ont côtoyée. Elle ne manque jamais d’apporter sa contribution à la célébration du 15 août, dans l’église de la petite ville où elle réside et ses admirateurs affluent afin de l’entendre.
Elle doit sa technique impeccable à de solides études musicales à Turin (piano, harmonie, contrepoint, puis chant avec Luigi Gerussi), et sans doute au fait qu’elle a côtoyé, à ses débuts, des chanteurs comme le ténor Aureliano Pertile, (1885-1952), héritier d’une grande tradition italienne de chant. Elle partage sa rigueur musicale, sa force expressive, son intensité dramatique, sans que jamais elles ne nuisent aux nuances et aux subtilités stylistiques de la partition. Le grand baryton Carlo Galeffi (1884-1961), éminent chanteur verdien, mais aussi grand interprète des compositeurs véristes, ses contemporains, l’aura peut-être guidée dans ses premiers choix : elle fait ses débuts sur scènes en 1933, dans des rôles de Puccini -Lauretta de Gianni Schicchi, Mimi, Butterfly-, mais aussi de Verdi : Gilda, Nanetta (Falstaff), à la Scala de Milan. En 1937, elle aborde le rôle d'Elsa dans Lohengrin, à l'Opéra de Rome, puis ceux de Violetta, Manon (de Puccini, mais elle chantera aussi celle de Massenet) et Liù. Elle participe ainsi à la première intégrale de Turandot, en 1938, avec la grande Gina Cigna dans le rôle-titre. Elle crée des œuvres contemporaines de compositeurs tels Franco Alfano (Risurrezione, dont il existe un enregistrement pris sur le vif, publié chez Opera d’Oro en 2003, nous permet d’entendre son interprétation) ; Felice Lattuada (La caverna di Salamanca, en 1937). En 1940, elle chante Adriana Lecouvreur de Francesco Cilea qui la considère, dès lors, comme l’interprète idéale de son héroïne. On prétend que Callas elle-même évita d'aborder ce rôle, comme celui de Francesca da Rimini, tant l'art de Magda Olivero passait pour ne pas pouvoir être approché. Pourtant, quand elle se marie en 1941 avec un industriel, elle abandonne la scène et ne donne que quelques concerts de charité pendant la guerre.
Il faudra l’insistance de ses admirateurs inconsolables et surtout la supplique de Cilea, qui se sait condamné et veut, avant de mourir, la réentendre chanter Adriana où il la juge irremplaçable, pour qu’elle accepte, en 1951, de remonter sur scène. Le compositeur disparaîtra avant la première. Fait exceptionnel après une si longue interruption, Magda entreprend une seconde carrière qui durera plus de trente ans. Si elle chante encore un temps Violetta (elle remplace la Callas en 1952, pour une première de La Traviata), elle se consacre désormais au répertoire vériste, même si elle chante la Médée de Cherubini en 1967 à Dallas. À ses rôles précédents, elle ajoute Margherita de Mefistofele, Santuzza, Nedda, Tosca, Giorgetta, Suor Angelica, Fedora, Iris, Minnie (La fanciulla del West), La Wally. Elle a pour partenaires les plus grands chanteurs du temps, ses contemporains comme ses cadets : Tito Schipa, Beniamino Gigli, Ferrucio Tagliavini, Mario Del Monaco, Tito Gobbi, Giuseppe Campora, Giuseppe Taddei, Giuseppe Di Stefano, Franco Corelli, Alfredo Kraus, Plácido Domingo et Luciano Pavarotti auprès duquel elle chantera Tosca à l’âge de 69 ans. Généreuse, elle n’hésite pas à parrainer les débuts de jeunes chanteurs nés après la Seconde Guerre mondiale. Son exploit le plus retentissant est peut-être d’avoir fait ses débuts au Metropolitan Opera de New York, dans Tosca, à l’âge de 65 ans, aux côtés de James King. C’est Marilyn Horne, sa grande admiratrice, qui a insisté pour qu’elle soit enfin invitée, en 1975, et Magda met public et critiques à ses pieds.
Elle possédait une voix immédiatement reconnaissable avec son vibratello spécifique, mais aussi la diction parfaitement claire, la ductilité de la voix, la capacité de modifier son timbre pour l’adapter à la situation dramatique. Elle n’était pas seulement cantatrice, elle était une musicienne accomplie et sa présence scénique en faisait une parfaite tragédienne. Le critique Rodolfo Celletti considérait Magda Olivero comme la plus grande « chanteuse-actrice » du XXe siècle, au même titre que Claudia Muzio et Maria Callas. Mais comme une autre grande interprète de l'opéra italien de l'après-guerre, Leyla Gencer, les studios d’enregistrements l’ont presque totalement ignorée, peut-être parce l’artiste n’a jamais joué les stars et qu’avec Callas et Tebaldi, les producteurs pensaient n’avoir besoin de personne d’autre.
Elle n’a laissé que trois enregistrements officiels, dont deux tardifs dans sa carrière : (Turandot, avec Gina Cigna, Cetra, 1938), Fedora (avec Mario Del Monaco, Tito Gobbi, dir. Lamberto Gardelli, Decca, 1969) et des extraits de Francesca da Rimini (Del Monaco, dir. Nicola Rescigno, Decca, 1969). La liste est longue, en revanche, des prises pirates ou de bandes de radio, republiées par Opera d’Oro : Adrienne Lecouvreur, en 1959, avec Franco Corelli (2004) ; Madame Butterfly, en 1961 (1999) ; Manon Lescaut, avec Placido Domingo (2005) ; Rizurrezione d’Alfano, (2011) Fedora , La Wally, Il Tabarro. et de nombreux récitals. Bella Voce a publié, en1999, des concerts donnés à Amsterdam à 1967, 1968 et 1972. On peut trouver la représentation de Tosca à New-York, chez Dom (2004). Gage de l’engouement pour la chanteuse, certains coffrets atteignent sur le Net plusieurs centaines d’euros !
Danielle Pister
La soprano italienne Anita Cerquetti a disparu le 11 octobre 2014, à l’âge de 83 ans. Il y a longtemps qu’elle avait quitté la scène après une brève, mais éblouissante, carrière de 10 années. Elle était native de la province d’Ancône où deux autres étoiles du chant italien ont vu le jour : Beniamino Gigli et Franco Corelli. Alors qu’elle étudiait le violon depuis sept ans, un professeur de chant remarque sa voix et la décide à la travailler. À peine a-t-elle obtenu le premier prix d’un concours de chant, qu’elle est engagée à Modène dans le rôle de Leonora du Trouvère et fait ses débuts officiels dans Aida à Spolète. Elle n’a pas vingt ans. Son succès est immédiat et tous les théâtres en Italie et à l’étranger font appel à elle. Marseille et Toulouse l’accueillent en 1955, Nîmes et Arles l’année suivante.
En 1953, elle croise une première fois le chemin de Maria Callas, à Vérone, où elle chante Aida, en alternance avec elle. Rapidement, elle se produit avec les plus grands chanteurs de son époque : Jussi Bjoerling, Tito Gobbi (Un ballo in maschera, Chicago, 1955) ; Dietrich Fischer-Dieskau (Guillaume Tell, Milan, 1956) ; Ettore Bastianini, Cesare Siepi, Giulo Neri, Fedora Barbieri (Don Carlo, Florence, 1956) ; Mario del Monaco, Boris Christoff (Ernani, Florence, 1957) ; Carlo Bergonzi (Il Trovatore, 1957). Elle bénéficie des conseils de Tullio Serafin qui la prend en main en 1956, comme il l’a déjà fait pour Rosa Ponselle, Maria Callas, Renata Tebaldi. Elle a l’occasion d’être dirigée par de grands chefs comme Dimitri Mitropoulos.
En 1956, elle chante pour la première fois Norma à Barcelone et déclenche l’enthousiasme délirant du public. Les critiques n’hésitent pas à la comparer à la Malibran et à la Pasta. 1958 est l’année de la consécration de la soprano : elle obtient un succès extraordinaire à la Scaal de Milan dans Nabucco. Surtout, après le scandale du forfait de Maria Callas dans Norma,à l'Opéra de Rome, le 2 janvier 1958 , Cerquetti la remplace avec succès. Elle est de plus en plus demandée en Europe comme en Amérique, même si elle refuse les propositions de Rudolf Bing, directeur du Metropolitan Opera, pour Tosca, Turandot et Manon Lescaut.. Elle excelle avant tout dans les grands Verdi, dans Norma, Oberon, même si elle fait sensation dans La Gioconda.
Tous ses admirateurs ont souligné la pureté et la puissance de sa voix, la perfection de son intonation et de sa diction ainsi que sa forte sa présence scénique. Sa technique extraordinaire, sa maîtrise du souffle lui permettaient une parfaite expressivité dans la véhémence comme dans le legato le plus mélancolique. L’émission est sans faille de l’aigu vibrant à la plénitude du grave. Pourtant, elle va se faire rare : la mort de son père en 1959, suivie de peu de celle d’un de ses premiers professeurs l’affecte profondément et ne chante pas de l’année. Elle ne donne que quelques concerts en 1960 et se retirer définitivement en 1961, à 30 ans. Elle n’a jamais donné de raisons précises de son départ : désir d’enfant ? ennuis de santé ? Elle aurait eu une attaque qui lui paralysa en partie la face, de façon intermittente mais gênante pour l’émission vocale. Elle a parlé d’une très grande fatigue qu’elle mit longtemps à surmonter. Devenue mère, elle aurait renoncé à tenter un retour. Mis à part les élèves qu’elle formera comme professeur de chant, nul ne l’entendra plus sur une scène ou en studio. Elle affirma pourtant : « J'estime avoir eu de la chance : ma carrière a été brève, mais extrêmement intense ; j'ai laissé une trace, et en cela j'ai été comblée ».
Danielle Pister