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  Евгений Онегин

Eugène Onéguine de Pouchkine à Tchaïkovski
Un chef d’œuvre majeur de l’Opéra russe

Manuscrit Onegune Pouchkine

Présenter Eugène Onéguine revient à évoquer inévitablement deux des plus grandes éminentes incarnations de la culture russe au moment de son « âge d’or », de 1830 à la fin du XIXe siècle : le poète Alexandre Pouchkine (1799 - 1837) et le compositeur Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840 - 1893).

 Tchaïkovski

 Si Tchaïkovski est un des musiciens les plus populaires en Russie comme dans le reste du monde, on mesure mal à quel point Pouchkine est une sorte de « demi-dieu » dans son propre pays. Le poète et le musicien ont survécu, en termes de notoriété, à tous les bouleversements politiques qu’a connus la Russie, de Nicolas II à Staline, à Brejnev et à la Russie postcommuniste. Sous le régime soviétique, la radio de Moscou diffusait, du matin au soir, du Tchaïkovski. Ses grandes œuvres symphoniques n’ont jamais cessé de constituer la base du répertoire des grands orchestres du pays, notamment du prestigieux Philharmonique de Leningrad redevenu Philharmonique de Saint-Pétersbourg. Sur un plan comparable, au cours des années où le pouvoir communiste ne manquait pas de censurer de larges pans de la culture russe, Alexandre Pouchkine restait un poète unanimement adulé dans toutes les couches de la société. Ainsi, la localité de Tsarskoïe Selo, à 25 km de Saint-Pétersbourg, où le futur écrivain fit ses études secondaires et où la famille impériale aimait particulièrement séjourner, fut rebaptisée « Pouchkine » en 1937, en pleine terreur stalinienne ! Pour ses compatriotes, le poète dépasse en prestige tous les grands noms de la littérature russe, y compris Dostoïevski et Tolstoï. Il est l’archétype du poète romantique russe, et a contribué à fixer la langue russe littéraire qui a fini par concurrencer le français, au sein des élites. Sa mort en duel, en janvier 1837, a achevé de magnifier le personnage. Enfin, trois de ses œuvres majeures sont à l’origine de trois piliers de l’opéra russe : Boris Godounov, Eugène Onéguine et la Dame de Pique.Pouchkine

Eugène Onéguine (en russe : Евгений Онегин) est un roman en vers, écrit en quatre chapitres de 1823 à 1831. Le jeune Alexandre Pouchkine bénéficiait déjà d’une grande réputation, il était alors proche des intellectuels libéraux hostiles aux excès de l’autocratie tsariste, telle qu’elle s’exerçait à la fin du règne d’Alexandre Ier. Ses amis le dissuadèrent de trop se compromettre avec les « décembristes ». Ces derniers étaient constitués d’une poignée de jeunes aristocrates qui avaient découvert certains acquis de la Révolution française en occupant Paris à la défaite de Napoléon. Profitant du vide que constituait la disparition brutale d’Alexandre Ier à Taganrog, fort loin de la Capitale, ils essayèrent de se révolter en décembre 1825, à l’avènement de Nicolas Ier. Ils furent écrasés et, pour les survivants, déportés en Sibérie.

 Quant à Pouchkine, il ne connut qu’une courte période de relégation et le nouveau Tsar, conscient d’avoir affaire à un génie, lui pardonna rapidement et lui assura sa protection. On prétend même que lorsque que le poète entreprit d’écrire son Boris Godounov, Nicolas Ier lui aurait dit : « Écrivez donc un roman à la Walter Scott ». L’écrivain passait ses étés à la campagne, en milieu aristocratique. Il put ainsi observer l’oisiveté, parfois imprégnée de cynisme, caractéristique de cette haute société, qu’incarne si bien Eugène Onéguine. Il nota aussi la sentimentalité à fleur de peau des jeunes filles de cette même société, propre à Tatiana. Le roman devint donc le chef-d’œuvre emblématique et très populaire du romantisme russe.

Quand Tchaïkovski envisagea d’en faire un opéra, en mai 1877, sur les conseils de la cantatrice Ielisaveta Lavrovskaïa, deux mois après la création du Lac des Cygnes au Bolchoï de Moscou, il s’attaquait à une sorte de « monument national ». Le compositeur écrivit son cinquième opéra, Eugène Onéguine, de juin 1877 à janvier 1878. Il avait parfaitement conscience du risque qu’il prenait en s’emparant du chef-d’œuvre de Pouchkine. Mais le sujet le passionnait car il convenait à sa propre sensibilité ô combien exacerbée. En un peu plus de six mois, l’œuvre fut élaborée en divers endroits, de la campagne russe à San Remo et Clarens. Elle fut écrite « dans le désordre », le compositeur commençant par le fameux « air de la lettre » de Tatiana, d’une longueur inhabituelle. Assez inquiet quant à la réception de son œuvre qu’il savait dénuée d’intensité dramatique, il la confia d’abord aux élèves du Conservatoire de Moscou. Eugène Onéguine fut donc créé à Moscou, le 29 mars 1879 au Petit Théâtre du Collège impérial de musique, le futur Théâtre Maly. Nicholas Rubinstein, ami du compositeur, en assura la direction musicale. Contre toute attente, le succès fut au rendez-vous. L’œuvre fut représentée au Bolchoï dès 1881. Le 31 octobre 1884, elle était à l’affiche du Mariinsky à Saint-Pétersbourg. Ce furent ensuite une série de créations à l’étranger : Prague, Hambourg, Nice... Gustave Mahler, lui-même, après Hambourg, dirigea la première à l’Opéra impérial de Vienne en novembre 1897. Il faudra attendre, en revanche, 1920 pour que le MET de New York adopte l’œuvre dans une traduction italienne. La version en français avait été produite à Nice dès 1896. Elle aurait été supervisée par Tchaïkovski lui-même, quelques temps avant sa disparition. Il s’en suivra une certaine tradition maintenue en province jusqu’aux années 1960. Notre amie, la cantatrice Christiane Stutzmann de l’Opéra, a elle-même incarné le personnage de Tatiana, dans la langue de Molière à Mulhouse, Dijon et surtout Nancy, dans ce dernier cas, sous la direction du vétéran Georges Sébastian qui avait travaillé naguère à Moscou. Cependant, l’œuvre ne s’imposera réellement à Paris et en France, dans la version originale, qu’après la résidence de la troupe du Bolchoï à l’opéra Garnier en 1970. Eugène Onéguine se trouvait enfin adopté dans l’univers lyrique français. Aujourd’hui, l’œuvre constitue un des piliers du répertoire des grandes maisons d’opéra mondiales. L’Opéra-Théâtre de Metz nous aura gratifiés, en deux décennies, de trois productions de ce chef-d’œuvre, dirigées, en 1998, par Jacques Lacombe, en 2007 par Jacques Mercier avant celle programmée en ce mois de février 2018.

Air de Lenski par Sergueï Lemechev -Théâtre Bolchoï 1955

 Eugène Onéguine est une œuvre atypique, ce dont Tchaïkovski était conscient, d’où son inquiétude à la veille de la première à Moscou. On a pu comparer cette œuvre à La Bohème de Puccini, sous prétexte que l’action théâtrale est mince et qu’il s’agirait essentiellement d’une exposition des ressorts psychologiques propres à chaque personnage. Un tel argument est à nuancer. Le duel entre Onéguine et son rival, Lenski, écho lointain de la propre mort de Pouchkine, constitue un moment éminemment dramatique. On a pu s’interroger sur la cohérence entre le titre, Eugène Onéguine, et l’action qui se déroule sur scène : les personnages les plus présents et qui ont les pages les plus belles à chanter sont Tatiana, Lenski, voire Grémine. Mais les sentiments, les heurs et malheurs de ces personnages sont bien provoqués par Onéguine. La conduite de celui-ci auprès d’Olga, sœur de Tatiana, entraîne le duel et la mort de Lenski. Cependant le personnage qui donne sa cohérence à l’ensemble reste Tatiana, seul personnage à l’évolution sentimentale marquée par le passage de la naïveté d’un amour juvénile à la désillusion et à la blessure causées par la rebuffade d’Onéguine. À la fin, Tatiana, qui a refait sa vie avec le Prince Grémine, repousse l’amour d’Onéguine, ce qui constitue une leçon de vie bien amère. Au total, on est en présence d’une œuvre d’atmosphère plus que d’intrigues. La vie n’est qu’un chemin formé d’occasions manquées, la jeunesse n’est qu’un bref instant brisé par la mort, la désillusion, la règle sociale. Toute la mélancolie de Tchaïkovski et son incapacité à être heureux s’expriment ici.

L’œuvre est structurée en trois actes dont chacun a sa propre cohérence et constitue un mini opéra : espérance de l’amour dans le cadre protecteur de la propriété campagnarde des Larine, brisée par la venue d’un Onéguine blasé (acte I en trois tableaux) ; cyniques jeux de séduction dans lesquels Lenski voit une trahison de son ami, et fin tragique du duel entre les deux hommes (acte II, deux tableaux) ; découverte de la passion par Onéguine quand il retrouve deux années plus tard, à Saint-Pétersbourg, Tatiana mariée au noble prince Grémine. Mais il est à son tour éconduit par la jeune femme résolue à rester fidèle à son époux (acte III, deux tableaux). Toute la palette des voix d’opéra est utilisée par le compositeur : soprano (Tatania), mezzo (Olga), baryton (Onéguine). Lenski est un ténor lyrique et Grémine une superbe basse slave dans la tradition d’un Chaliapine. En juxtaposant les différentes scènes, Tchaïkovski s’est servi du texte original de Pouchkine. Pensant que les futurs spectateurs connaissaient par cœur la trame du roman, il n’a pas cherché à construire un livret spécifiquement théâtral. Onéguine n’est doté que d’un seul bel air à la fin de premier acte alors que son attitude détermine les réactions des autres personnages. Dès le début de l’acte I, les caractères opposés des deux sœurs, l’extravertie Olga et la rêveuse Tatiana, apparaissent. Cette dernière, restée seule à la scène deux, exprime, dans le fameux « air de la lettre », le plus long du répertoire (treize minutes), toute sa passion naissante pour Onéguine. L’air de Lenski à l’acte II, précédant la scène du duel, dépeint de façon émouvante son amour pour Olga et le pressentiment de sa mort prochaine. Il fait partie du répertoire de tous les grands ténors. Même remarque pour celui des basses s’agissant de l’intervention pleine de noblesse du prince Grémine à la fin de l’œuvre. Tchaïkovski manifeste ainsi son aptitude à écrire pour les voix et exprime à la perfection sa propre sensibilité. Il montre également ses talents d’orchestrateur et sa proximité avec la musique de ballet dans les scènes de réception avec la très belle valse à l’acte II et la fameuse Polonaise au début de l’acte III. Dans un autre registre, mentionnons les charmants couplets entonnés en français par Monsieur Triquet à l’acte II, ce qui ne doit pas nous surprendre de la part d’un Tchaïkovski francophone, parfait connaisseur d’airs populaires de la France d’Ancien Régime. Bien des années plus tard, dans la Dame de pique, il utilisera ce même procédé avec l’intervention de la Comtesse qui chantonne un air de Grétry.

Connaître Eugène Onéguine par le disque est aujourd’hui chose aisée alors que, naguère, on était tributaire des productions gravées en URSS par le label d’État Melodiya et distribuées en France par Le chant du monde, maison d’édition alors proche du parti communiste. Tout devait changer à partir de janvier 1970 lorsque la troupe du Bolchoï vint en résidence pendant six semaines à l’Opéra Garnier de Paris. Furent ainsi représentés les grands chefs-d’œuvre du répertoire russe. Tchaïkovski fut honoré par une production de prestige d’Eugène Onéguine. Dans la foulée, un enregistrement fut réalisé à la salle Wagram, coproduit par Melodiya et EMI. Cette réalisation fit d’autant plus sensation qu’elle associait la grande Galina Vichnevskaïa, inoubliable interprète du rôle de Tatiana et son mari, Mstislav Rostropovitch, dont on découvrait enfin à Paris les talents de chef d’orchestre. Cet événement contribua largement à la révélation d’Eugène Onéguine en France.

Ce tournant de 1970 est un point de repère idéal pour esquisser un bilan discographique d’Eugène Onéguine. On mentionnera d’abord la production soviétique du Bolchoï de 1955, distribuée à peu près régulièrement France, sous la direction du grand spécialiste de ce répertoire qu’était Boris Khaïkine. Cette réalisation des débuts du microsillon fut une totale réussite. Galina Vichnievskaïa, alors à peine trentenaire, s’imposa comme la Tatiana du siècle. Ses partenaires masculins se situaient au même niveau, que ce soit, dans le rôle-titre, Evgeni Balov, en Grémine, Ivan Petrov, un très grand Boris Godounov, et surtout, en Lenski, l’excellent ténor Sergueï Lemechev, l’égal d’un Georges Thill, hélas ignoré en Occident. Dans une prise de son monophonique acceptable pour l’époque, cette version, d’une rare authenticité, s’impose comme un premier choix, d’autant plus qu’elle fut rééditée en 2012 par la revue Diapason pour un prix dérisoire. Elle est également téléchargeable sur Internet pour quelques euros. Il est tentant de la comparer à la gravure de prestige réalisée à Paris sous la direction de Rostropovitch, publiée initialement dans un superbe coffret de trois microsillons.R-2455446-1319476448jpeg

On y retrouve une Vichnievskaïa égale à elle-même mais avec un partenariat masculin légèrement en deçà. Yuri Mazurok est un Onéguine intéressant, il fera de ce rôle sa spécialité. On a beaucoup applaudi à l’époque le jeune Vladimir Atlantov qui se révélait en Lenski. Il fut alors surestimé, son timbre étant moins lyrique que celui de Lemechev. Il devait ensuite endosser des rôles plus lourds tels que Samson ou Otello. Quant à Rostropovitch, ses débuts de chef ont fait naturellement sensation, avec des qualités qui se révéleront par la suite dans Tosca, La Dame de Pique et, plus encore, dans Lady Macbeth du district de Mtsensk, de son ami Chostakovitch. On peut regretter que la réédition en CD de cet enregistrement soit aujourd’hui si aléatoire.
Après « l’événement Rostropovitch », les grands labels ont emboîté le pas. Dès 1974, Decca réalisait à Londres, au Covent Garden, une version très bien dirigée par Sir Georg Solti, dans une excellente prise de son, mais avec une distribution moins convaincante que celles des versions russes, la soprano polonaise Teresa Kubiak étant loin d’égaler Vichnievskaïa et ses partenaires n’ayant rien d’exceptionnel à l’exception de l’irremplaçable Michel Sénéchal dans le rôle francophone de Monsieur Triquet. On le retrouvera plus tard avec James Levine. En 1987, Sony réalisait à Sofia une version « bulgare » fort bien dirigée par le regretté Emil Tchakarov, jeune lauréat du concours Karajan, disparu trop tôt. L’année suivante, c’est à la tête d’un des meilleurs orchestres d’Europe, la Staatskapelle de Dresde, que l’américain James Levine réunissait une distribution internationale, ici assez inattendue, avec la très puccinienne Mirella Freni en Tatiana (Deutsche Grammophon). En définitive, en dépit des réelles qualités de la plupart des versions « occidentales », on restera fidèle au Bolchoï et à Galina Vichnievskaïa, en particulier, dans la gravure de 1955, facilement accessible. En DVD, on retiendra la production de 2007 du MET dirigée par Valery Gergiev, en raison de la présence, en Onéguine, de cet inoubliable baryton russe qu’était Dmitri Hvorostovsky, disparu très récemment à la suite d’une longue maladie (Decca)
Eugène Onéguine est non seulement un chef-d’œuvre du répertoire lyrique mais d’abord un des monuments de l’opéra russe, moins de dix ans après Boris Godounov de Moussorgski, cette grande fresque historique, écrite également d’après Pouchkine. On a accusé Tchaïkovski d’être un « Occidentaliste » opposé aux « Slavophiles » que seraient Moussorgski et ses amis du « Groupe des cinq ». Ce reproche est sans fondement. Tchaïkovski n’a nullement à rougir d’une telle comparaison. Avec Eugène Onéguine, il a donné à la Russie un des plus beaux fleurons de son patrimoine culturel. Douze années plus tard, il ira encore plus loin avec La Dame de Pique.

Danielle et Jean-Pierre Pister
Vice-présidents du Cercle lyrique de Metz

Eugène Oneguine, scène finale par Anna Netrebko et Dmitri Hvorostovsky.
Orchestre symphonique « Svetlanov » sous la direction de Constantine Orbelian
Concert public sur la Place Rouge, Moscou, 19 juin 2013